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Un jour, une histoire

Le marquis de Sade, de la Bastille à Charenton

Acte de protestation du marquis de Sade contre son transfert à Charenton, 9 juillet 1789.
Paris, Archives nationales, Y//11442.

Enfermé depuis 1777 à la demande de sa belle-mère au donjon de Vincennes puis à la Bastille, le marquis de Sade crie par sa fenêtre le 2 juillet 1789 « qu'on égorgeait, qu'on assassinait les prisonniers de la Bastille et qu'il fallait venir à leur secours ». En conséquence, le 3 juillet 1789 à minuit, le commissaire au Châtelet de Paris Pierre Chénon monte, accompagné de l'inspecteur de police Quidor, « au sixième étage de la tour appelée de la liberté où est détenu de l'ordre du roi le sieur de Sade » et le transfère d'ordre du roi à la Maison de Charenton, lieu d'emprisonnement pour les insensés. Puis il appose les scellés sur l'entrée de la chambre.
Le 9 juillet, enfermé parmi les aliénés de Charenton, Sade rédige cet acte de protestation envoyé au commissaire Chénon.
Quelques jours plus tard, sur le procès-verbal des scellés, celui-ci note : « […] mes scellés ont été brisés, la porte enfoncée et les effets mis au pillage lors du siège et prise de la Bastille […] ». Le manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome, rédigé sous forme de rouleau de papier pour en éviter la saisie, disparaît. Il resurgit au début du XXe siècle et devient propriété de l'État en décembre 2017.
À la suite de l'abolition des lettres de cachet par la Constituante, Sade est libéré le 2 avril 1790. Enfermé de nouveau en 1801, il meurt à Charenton en 1814.

Plainte du marquis de Sade contre son transfert à Charenton; 1789; Arch. nat.; Y 11442. © Archives nationales (France)
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Acte de protestation

Moi, Louis Aldonze Donatien comte de Sade, maître de camp de cavalerie et lieutenant général des provinces de Bresse, Bugey, Gex et Valromey ; prenant à témoins, Dieu, la justice, et les hommes, des exécrables vexations, menaces, injures, mauvais traitements et vols commis envers ma personne et mes possessions la nuit du trois au quatre juillet 1789 par une troupe de bandits insolents, introduite dans la chambre que j'occupais à la Bastille, qui sans exhiber d'ordre, s'y est dite exécutrice du despotisme ministériel si généralement en horreur à toute la France, et qui, sous ce prétexte illusoire, dangereux et criminel, s'est permis de me transférer dans une maison de fous, parmi lesquels j'ai été ignominieusement mêlé sans aucune différence de traitement bien que ma raison, grâce au Ciel, n'ait jamais souffert d'altération ; et dans une telle position de gêne et de rigueur qu'il m'est, dans cet état, absolument devenu impossible de dormir, de manger et de prendre l'air – je, soussigné déclare –
Qu'obligé de céder à la force, je profite des premiers moments que j'ai à moi pour protester contre cette démarche tyrannique, injuste, déplacée, barbare, et outrageant visiblement les constitutions de la monarchie française et que je jure que le premier usage que je ferai de ma liberté, sera de dénoncer soit à la nation si elle est encore assemblée, soit aux tribunaux de justice, l'infâme violence dont on me rend la victime, de laquelle les motifs seront dévoilés par moi, ainsi que les auteurs, contre lesquels je réclamerai sans doute la punition due à de pareils attentats, à des abus aussi criants, à des injustices enfin d'une telle force, que les annales les plus scandaleuses du despotisme oriental n'en offriraient aucun exemple.

Fait dans une loge de fous, entouré de fous, à Charenton, ce 9 juillet 1789,
Le comte de Sade

Envoyé à Monsieur le commissaire Chénon pour être gardé par lui jusqu'à l'usage qui lui sera indiqué par moi