Archives nationales

La bibliothèque du marquis de Sade


Procès-verbal de carence des meubles et effets du citoyen Sade, suivi du catalogue de ses livres, 15 floréal an V [4 mai 1797] Arch. nat., ET/LXXIV/65 [RS/889]
Cliquez pour agrandir l'image

Procès-verbal de carence des meubles et effets du citoyen Sade, suivi du catalogue de ses livres, 15 floréal an V [4 mai 1797]
Arch. nat., ET/LXXIV/65 [RS/889]

Pour le « divin marquis », libéré des bastilles de l'Ancien Régime en avril 1790, après treize années de réclusion, qualifié de « citoyen » et d'« homme de lettres », désormais cinquantenaire et ayant « prodigieusement grossi », une nouvelle épreuve se présente : il éprouve les pires difficultés à entrer en jouissance de ses biens, une fois la séparation de corps obtenue par sa femme. Mais il rencontre très vite Constance Quesnet, qui vit séparée de son mari, commerçant de Saint-Domingue. Elle signe d'ailleurs l'acte de son nom de jeune fille, Renelle, mais le greffier qui écrit pour sa part la citoyenne « Quenel », semble avoir opté pour un mélange des deux patronymes ! Constance restera fidèle au marquis jusqu'à sa mort en 1814, à travers les épreuves qui l'attendent pendant la période révolutionnaire - il est sauvé in extremis de l'échafaud par la chute de Robespierre – et napoléonienne – il est définitivement enfermé dans divers asiles à partir de 1801.
Pour cet acte, Sade a requis le notaire de Monceaux afin de dresser, sous forme de procès-verbal de carence, l'inventaire de ses meubles et effets divers, qui sont confondus avec ceux de sa compagne, pour « éviter toute contestation en cas de décès de l'un d'eux de la part de leurs héritiers ».
Cet état révèle un train de vie de bon bourgeois, bien loin de celui de l'aristocrate jouisseur de sa jeunesse. La maison de Saint-Ouen, où Sade est venu s'installer deux semaines auparavant, appartient sur le papier à Constance, mais les biographes ont établi qu'elle fut acquise par le marquis, le lendemain même de la vente de son château de Lacoste en Provence, en octobre 1796. Les pièces dont le contenu est décrit sont, successivement, un boudoir au premier étage, une chambre à coucher, un cabinet « éclairé notamment d'une croisée sur le jardin » (où se trouve la bibliothèque), un cabinet derrière l'une des bibliothèques, un grenier.
Sade avait constitué à la Bastille un fonds de plus de 600 ouvrages, qui fut pillé à l'occasion de la prise de la forteresse. Ici, ce sont plus de 800 volumes qu'il a rassemblés en quelques années, malgré des ressources limitées. Ils sont inventoriés par ses soins, les titres, le nombre de volumes et les formats y sont détaillés sur quatre feuillets. On y reconnaît les goûts de l'homme pétri de conceptions des Lumières, philosophe, irréligieux, féru d'histoire et de théâtre, sans oublier naturellement douze titres de « livres gaillards » avec, en bonne place, son propre Justine, mais aussi La Tourière des carmélites, d'Anne Gabriel Meusnier de Querlon, ou Le Libertin de qualité, de Mirabeau).

Gilles Poizat
Archives nationales. Département du Minutier central des notaires de Paris

Texte d'origine de la notice publiée dans Historia, n° 806, février 2014, p. 20.