Archives nationales

Le sceau de la « virago »

Sceau de Jeanne de Bourgogne, reine de France, s.d. [vers 1328].
Arch. nat., Sceaux D 163

 Sceau de Jeanne de Bourgogne, reine de France, s.d. [vers 1328].
Fille du duc Robert II et d'Agnès de France, Jeanne de Bourgogne est, par là même, petite-fille de saint Louis. En 1313, elle épouse son cousin Philippe, fils du comte Charles de Valois, lui-même fils du roi de France Philippe III le Hardi. Son cousin germain, le roi Philippe IV le Bel, ayant trois fils adultes, rien ne pouvait laisser supposer qu'elle deviendrait un jour reine de France.

Mais, entre 1314 et 1328, ces trois « rois maudits », Louis X, Philippe V et Charles IV, meurent prématurément, sans laisser d'enfant mâle : en vertu de la loi salique, Philippe de Valois devient roi de France et Jeanne de Bourgogne est couronnée avec lui à Reims le 19 mai 1328.

Consciente de son appartenance à ce glorieux lignage, Jeanne choisit un sceau proprement royal. Fait exceptionnel, ce sceau est rond, comme ceux des rois (et des chevaliers), les sceaux de femmes étant généralement ovales. De plus, comme le roi, qui, depuis peu, se fait représenter sur son sceau tenant deux sceptres, d'un côté le sceptre long, le baculus, de l'autre le sceptre court, la virga (plus tard désigné sous le nom de « main de justice »), Jeanne de Bourgogne porte, elle aussi, deux sceptres : un long, terminé par une fleur de lis, dans la main droite, un plus court, terminé par un motif floral, dans la gauche.
Quant à ses pieds, devançant ainsi son propre mari, ils ne reposent plus sur une simple estrade, mais sur deux lions adossés : les lions, symbole de force, souvent utilisés par les hommes là où les femmes préfèrent le chien, symbole de fidélité. Une image forte, donc, qui sera reprise par son fils, Jean II, puis son petit-fils, Charles V.

La gravure de ce sceau est d'une exceptionnelle qualité, œuvre manifestement d'un très grand orfèvre. L'édicule sous lequel la reine est figurée est garni en son centre d'une riche tapisserie, aux alvéoles décorées d'aigles aux ailes déployées et de dragons ailés, étendue dans le champ du sceau par quatre personnages qui la tiennent délicatement. Deux hommes sauvages, des fleurettes, viennent compléter cette riche iconographie inscrite dans une large rosace dont les lobes rejoignent, grâce à la virtuosité de l'artiste graveur, les pignons de l'architecture gothique sous laquelle se tient la reine.

Un sceau proprement royal, pour celle que l'historiographie a volontiers présentée comme une « virago », comme en témoignent les surnoms dont elle est affublée de son vivant : la « male roine de France», la « boiteuse », la « deablesse », la « mauvaise fame ». Les chroniqueurs critiquent ainsi le rôle nouveau, plus important qu'aux siècles précédents, accordé à la reine, à qui Philippe VI donne par deux fois la lieutenance générale du Royaume.
Elle meurt en 1348, deux ans avant son royal époux, de qui elle a eu trois enfants vivants, dont le futur Jean II le Bon.

Marie-Adélaïde Nielen
Archives nationales, Section ancienne

Texte d'origine de la notice publiée dans Historia, n° 732, décembre 2007, p. 10.