Archives nationales

Apollinaire demande sa naturalisation

Lettre adressée par Guillaume Kostrowitzky, dit Apollinaire, au ministre de la Justice, 26 août 1914.
Arch. nat., BB/11/6064, dossier 13067X14

Dossier de naturalisation de Guillaume Kostrowitzky dit Apollinaire- Archives nationales-BB-11

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Comme toute personne demandant sa naturalisation, Guillaume Apollinaire a dû rédiger une lettre sollicitant la nationalité française, sorte de « lettre de motivation », adressée au ministre de la Justice. Il demande également la remise totale des droits du Sceau en considération de ses mérites littéraires et de la perte d'une grande partie de ses moyens d'existence en raison du conflit. Datée du 26 août 1914, cette lettre a été écrite quelques jours après la première tentative d'Apollinaire pour s'engager dans l'armée française. Ajourné par le conseil de révision à Paris, il fait une seconde tentative le 5 décembre 1914 à Nice. Celle-ci est couronnée de succès. La procédure de naturalisation s'enclenche alors.
Comme engagé volontaire Apollinaire bénéficie de la loi du 5 août 1914 autorisant la naturalisation sans conditions de résidence aux étrangers qui contractent un engagement pour la durée du conflit. Son dossier de demande contient vingt-neuf pièces : lettres, rapports, extrait du casier judiciaire, acte d'engagement et diverses pièces de transmission. La notice commune à tous les dossiers remplie par l'administration est, dans ce cas, particulièrement succincte. Malgré une mère polonaise et un père supposé italien, Apollinaire est de nationalité russe, né à Rome le 26 août 1880, de père inconnu (mais russe selon son dossier de naturalisation !). Il est arrivé en France à 6 ans. Sa profession : homme de lettres, collaborateur à plusieurs revues.
Le rapport de la préfecture de police indique que les renseignements recueillis sur son compte sont favorables. Toutefois, ce même rapport souligne qu'Apollinaire a fait l'objet de poursuites judiciaires pour recel. En effet, son secrétaire lui avoue un jour le vol d'une statuette au Louvre. Apollinaire l'engage à la restituer, mais il est arrêté pour complicité, avant de bénéficier d'une ordonnance de non-lieu. Même en temps de guerre et même si la procédure est allégée, le préfet de police n'omet pas de signaler ces faits ! Mais il ne s'oppose pas à ce que « la requête de cet étranger fût accueillie ».
Apollinaire est finalement naturalisé français par le décret du 9 mars 1916, huit jours avant d'être blessé d'un éclat d'obus. Il sera trépané et mourra deux jours avant l'armistice, le 9 novembre 1918, de la grippe espagnole à laquelle il n'a pas pu résister, affaibli par sa blessure.
La lettre d'Apollinaire, sobre mais expressive, est celle d'un homme jusqu'alors peu préoccupé de demander la nationalité française (il a 34 ans lorsqu'il engage la procédure) et qui, au moment où un conflit mondial éclate, choisit de se battre comme français, pour la France. Son nom est inscrit sur les murs du Panthéon, avec celui des 545 autres écrivains morts pendant la Première Guerre mondiale.


Annie Poinsot
Archives nationales,

Texte de la notice publiée dans Historia, n° 734, février 2008, p. 12.