Archives nationales

La science à la poursuite du crime

Parcours de l'exposition

  • Mensurer les corps pour les faire parler

Pour lutter contre la multiplication des délinquants récidivistes, la France adopte, le 27 mai 1885, une loi qui, instituant leur « relégation » en Guyane et en Nouvelle-Calédonie, marque un tournant dans le durcissement des politiques pénales. L'application de ce texte implique une identification précise de ces individus d'une arrestation à l'autre. Ce besoin d'identifier avec certitude est propice à l'essor de l'anthropométrie judiciaire que Bertillon commence à appliquer systématiquement à la préfecture de police de Paris à partir du début des années 1880. Désormais, tout individu arrêté par la police dans la capitale et ses environs est précisément « mensuré », ce qui suppose notamment l'utilisation rigoureuse de nouveaux instruments (toises, compas d'épaisseur, pieds à coulisse, etc.) et la formalisation d'un vocabulaire spécifique servant à l'élaboration des « fiches parisiennes ». Bertillon rationalise également le classement de ces fiches dans d'immenses armoires de classification grâce auxquelles se constitue une vaste « mémoire d'État ». Outre le double classement qu'il met en œuvre (anthropométrique et phonétique), Bertillon, placé dès 1893, à la tête du service parisien de l'Identité judiciaire, est à l'origine d'une révolution bureaucratique qui affecte toute l'organisation matérielle de l'identification policière en créant les outils rendant possible la constitution d'un dispositif d'information national mis au service des institutions répressives. Henri Meyer,

  • La preuve par l'image

Au début des années 1870, le service photographique de la préfecture de police de Paris commence à confectionner des clichés de personnes déférées au Dépôt et de « criminels de marque » dont on tire quelquefois le portrait dans l'enceinte même des prisons parisiennes. Ces photographies et leur classement n'obéissent généralement à aucune règle standardisée de format et de cadrage. Avec Bertillon, la photographie devient véritablement « judiciaire ». En 1888 (date de création du service
d'identification qui précède la mise en place du service de l'Identité judiciaire), il fait aménager un atelier spacieux et fonctionnel situé à proximité des locaux où s'effectuent les mensurations anthropométriques. Là, Bertillon révise en profondeur les méthodes, les instruments et les pratiques grâce auxquels la police recourt à l'image pour identifier, en vue de confectionner un nouveau type de portrait. Désormais, il sera pris de face et de profil, réalisé dans des conditions de pose et d'éclairage identiques, sans retouche, d'une grande qualité et d'un format normalisé (réduction au 1/7e puis au 1/5e). Faisant l'objet d'un protocole rationalisé dont les moindres détails sont déterminés, la photographie se transforme en outil policier de premier plan pour donner à voir et figer des traits physionomiques de ressemblance aidant à prouver indéniablement la singularité d'une identité individuelle.

  • Le « portrait parlé »

Bertillon distingue les individus comme un botaniste classe les plantes, suivant leurs caractéristiques physiques, soigneusement renseignées. Chaque élément de leur visage
est observé, décomposé, ordonné et décrit à l'aide d'un langage complexe formé d'un très grand nombre de vocables concis et d'abréviations uniformes. On ne se contente plus, comme autrefois, de faire appel à des termes évasifs pour qualifier un nez de « long », de « moyen » ou de « tordu ».
Ce sont dorénavant toutes les « régions » le constituant qui sont subtilement caractérisées dans leurs innombrables aspects et inclinaisons avec des vocables adéquats. Bertillon s'attache à distinguer la racine, la base, les ailes, la pointe ou encore le dos de cet organe. De la même manière, l'oreille fait l'objet d'une attention toute particulière : celle-ci est assimilée par Bertillon à l'empreinte digitale en termes de puissance signalétique en raison de la grande variation de ses conformations et de son caractère immuable au cours de l'existence des personnes.
L'intégralité des informations morphologiques mais aussi chromatiques (sur les cheveux, l'iris, etc.) collectées permet une identification encore plus rigoureuse des malfaiteurs
qui se revendiquent d'un faux état-civil. Une telle analyse mathématique de la figure humaine est aussi susceptible de faciliter la reconnaissance policière d'individus recherchés dans l'espace public. En mars 1895, un « cours de signalements et de reconnaissances anthropométriques » est créé à la préfecture de police de Paris.

  • L'affaire Dreyfus

Dès la fin des années 1880, Alphonse Bertillon s'intéresse systématiquement à la question des faux en écriture. En janvier 1895, un arrêté du préfet de police Louis Lépine dote le service parisien de l'Identité judiciaire de trois commis « chargés spécialement des travaux d'expertise en écriture » et un « Laboratoire d'Identification graphique » est créé. En 1898, Bertillon publie un ouvrage intitulé La comparaison des écritures et l'identification graphique : il y expose ses réflexions et ses recherches. Il insiste notamment sur le rôle déterminant que joue l'agrandissement photographique dans son travail car il lui permet de percevoir les moindres caractéristiques des mots rédigés, puis de découper et d'agencer chacune des lettres les composant pour mettre en évidence les différences et les analogies entre deux écritures.
En octobre 1894, les autorités lui confient en effet l'analyse des fragments d'une correspondance censée prouver les faits d'espionnage dont est accusé le capitaine Alfred Dreyfus (l'envoi de documents secrets à l'Empire allemand). Convaincu de la culpabilité de l'officier, Bertillon développe, à partir de l'examen de cette pièce essentielle du
procès, la thèse complexe de « l'autoforgerie » afin de prouver la falsification de son écriture par Dreyfus lui-même. Réunis en décembre 1894, les membres du premier conseil de Guerre, sans toujours saisir les subtilités des démonstrations de Bertillon, adoptent ses conclusions : Dreyfus a contrefait son écriture.
Condamné au bagne pour intelligence avec une puissance étrangère, Dreyfus est déporté sur l'Île du Diable en Guyane.
Dès lors, les Dreyfusards et une large partie de la presse accuseront Bertillon d'antisémitisme et de soutenir un mensonge d'État. Lors de la révision du procès Dreyfus en 1899, des élus du conseil municipal de Paris réclament la démission de Bertillon car cet « anthropomètre » symbolise à leurs yeux toutes les « dérives » de la préfecture de police de Paris. Défendu par Louis Lépine, il se voit confirmé in extremis dans ses fonctions, mais on lui retire toute responsabilité en matière d'identification graphique. Moment intense de division politique de la France, l'affaire Dreyfus a aussi fait naître des problèmes sensibles relatifs au rôle que joue « l'expert » dans la construction des jugements.

  • Traces, indices et scènes de crime

La police oriente donc maintenant ses investigations vers la collecte, l'analyse et la conservation de traces infimes et diversifiées à des fins de preuve « scientifique » pour confondre les criminels. Pendant plusieurs années, Bertillon est le principal expert policier à exploiter des traces digitales mais aussi palmaires, plantaires, d'outils, etc., dans de nombreuses affaires criminelles.
Détecter ces traces, les faire apparaître, les transporter, les agrandir, les étudier, les conserver, les comparer avec des empreintes de suspects deviennent des opérations qui rythment dorénavant le travail quotidien du service parisien de l'Identité judiciaire. L'essor de ces pratiques doit beaucoup au succès rencontré par Bertillon dans l'affaire Scheffer, en octobre 1902. Il est le premier au monde à identifier un meurtrier, non présent sur les lieux du crime, à partir de l'analyse de ses traces digitales retrouvées sur place. Rapidement, les expertises de traces réalisées par Bertillon font autorité et ses démonstrations emportent régulièrement la conviction des juges dans des dizaines de procès.
Durant la même période, Bertillon rationalise également les règles d'observation des cadavres et des scènes de crime. En 1907, il met au point un « appareil plongeur » qui, reposant sur un trépied de plus de deux mètres de hauteur, permet de photographier verticalement les victimes sans les déplacer.
Bertillon invente aussi la « photographie métrique ». Entourés de graduations centimétriques, les clichés métriques produits documentent précisément les lieux où des meurtres ont été commis. De tels documents facilitent l'obtention d'informations exactes, quantifiables, cartographiques et volumétriques. Les appareils de photographie conçus par Bertillon utilisent un perspectromètre qui permet, à partir des clichés métriques, d'exécuter un croquis planimétrique clair du lieu du crime. Ce type de plan devient un outil essentiel du service parisien de l'Identité judiciaire. Y sont représentés tous les éléments qui rendent plus aisée l'interprétation policière de l'ensemble des faits relatifs à
un meurtre : la position du cadavre, la présence de certaines traces, la manière dont le mobilier est disposé, l'endroit où se situent les différents accès, etc.

  • Populations sous surveillance

Appliqué au sein du service parisien de l'Identité judicaire pour identifier de manière indiscutable les délinquants et criminels récidivistes, le « Bertillonnage » est très vite mis en oeuvre au sein d'autres institutions telles que les prisons. Dès 1884, Bertillon expérimente aussi son procédé à la Morgue de Paris pour pouvoir révéler l'identité de cadavres inconnus.
Dès la fin du xixe siècle puis, au début des années 1910, Bertillon joue un rôle important dans la lutte contre les anarchistes, d'abord contre Ravachol et les adeptes de la « propagande par le fait », puis contre les « anarchistes en auto » de la bande à Bonnot.
Les méthodes d'identification de Bertillon servent encore à contrôler d'autres catégories de personnes. Dans les colonies, elles sont notamment mobilisées pour surveiller étroitement les populations « indigènes » et les migrants qui pénètrent sur les territoires régis par l'administration française. Sur le sol national, c'est la loi du 16 juillet 1912 qui impose aux « nomades » le port obligatoire d'un carnet anthropométrique d'identité. Devenant l'instrument déterminant d'une politique gouvernementale visant à figer leur identité, à suivre minutieusement à la trace leurs déplacements, à les réprimer sévèrement, ce titre permet de leur imposer quotidiennement d'innombrables contraintes et vexations.

  • Un modèle pour les polices du monde entier

Dès ses premières applications, le « Bertillonnage » suscite un grand intérêt à l'étranger où le service parisien de l'Identité judiciaire s'impose comme un modèle
  ncontestable de rationalité et d'efficacité. A travers ses publications qui sont traduites en plusieurs langues, mais aussi à l'occasion des expositions universelles - à Paris en 1889
et 1900, à Chicago en 1893 ou encore à Liège en 1905 –au sein desquels Bertillon dispose de larges espaces où il valorise son savoir et ses pratiques en les vulgarisant, subjuguant les
visiteurs à travers des images qui intriguent et présentant ses inventions comme une incarnation de l'excellence française influençant le fonctionnement des polices du monde entier.
De nombreux experts étrangers viennent à Paris pour écouter les conseils et suivre les enseignements de Bertillon. Le service de l'Identité judiciaire de la préfecture de police de Paris exporte un peu partout les instruments nécessaires à l'identification des malfaiteurs et envoie des agents sur place pour s'assurer qu'ils sont installés et utilisés correctement. En diffusant ces outils, mais aussi des connaissances, des formes de langage et des savoir-faire standardisés, Bertillon favorise un processus mondialisé d'uniformisation des modes d'action des institutions répressives. Celui-ci est propice à l'avènement de formes institutionnalisées de coopération policière transfrontalière destinées à lutter efficacement contre les « bandits cosmopolites » qui, faisant l'objet d'échanges fournis à Monaco en avril 1914 à l'occasion du premier Congrès international de police judiciaire, commenceront pour certaines d'entre elles à être mises en oeuvre à partir de septembre 1923 dans le cadre de la Commission internationale de police criminelle (ancêtre d'Interpol).

  • Caricaturé !

À l'époque, si le « Bertillonnage » joue un rôle non négligeable dans la construction d'un imaginaire glorifiant les performances de l'action d'une police devenue technico-scientifique, il fait aussi l'objet, en
particulier dans la presse quotidienne à grand tirage, de discours critiques et satiriques qui pointent ses limites et les « dérives » auxquels il donne lieu. On raille d'autant plus les limites du travail d'expertise du chef du service parisien de l'Identité judiciaire qu'elles sont fréquemment présentées comme une conséquence de sa personnalité détestable.
On dénonce également sa manie des mensurations (humiliantes pour ceux et celles à qui elles sont imposées) et son obsession du fichage impliquant l'accumulation et l'exploitation de données sans cesse plus nombreuses sur les personnes. Quelle est la légitimité d'un dispositif anthropométrique et photographique dont aucune loi ne prévoit qu'il peut être appliqué par les forces de l'ordre à de simples prévenus susceptibles de ne jamais être ultérieurement condamnés par la justice ? Au nom de quoi la police s'arroge-t-elle le droit de conserver des informations relatives à d'honnêtes citoyens dont la seule faute est souvent d'avoir été arrêtés malencontreusement ou injustement par les forces de l'ordre ?
N'est-ce pas là une intolérable emprise étatique sur le vécu des individus ? N'est-ce pas attentatoire à l'intimité des personnes et à des droits fondamentaux - comme la présomption d'innocence - dont chacun doit pouvoir jouir pleinement dans un régime démocratique ? Ne s'oriente-t-on pas ainsi vers une inquiétante « criminalisation » de pans entiers de la société ? Un tel processus n'est-il pas surtout préjudiciable aux plus déshérités stigmatisés comme dangereux par une police parfois suspectée par la presse ouvrière d'être mue par un impératif de protection non pas des intérêts du peuple mais des puissants au pouvoir ?