Archives nationales

Verlaine dans le besoin

Requête de Verlaine auprès du ministre de l'Instruction publique, 30 mai 1894.
Arch. nat., F/17/3234


Requête de Verlaine auprès du ministre de l'Instruction publique, 30 mai 1894. Arch. nat., F/17/3234

< Cliquer pour agrandir l'image

> Voir le document complet sur Wikimedia Commons

Au XIXe siècle, le ministère de l'Instruction publique dispose d'un fonds budgétaire dédié aux indemnités et secours littéraires : des hommes de lettres démunis tel Baudelaire, des veuves et des orphelins sans ressources, comme ceux de l'ancien conventionnel Joseph Lakanal, en ont bénéficié.
Le dossier de Verlaine comprend, outre la correspondance inhérente à ses demandes, son faire-part de décès et quelques pièces concernant Eugénie Krantz, sa dernière compagne, qui a obtenu un secours exceptionnel de 100 francs trois semaines après la mort du poète.
Le document reproduit ici est la première demande datée du 30 mai 1894 formulée par Verlaine et signée par douze des « écrivains les plus illustres ». En effet, on identifie cinq académiciens : François Coppée, Jules Claretie, José-Maria de Heredia, Sully Prudhomme et Alexandre Dumas fils ; Jean Richepin, quant à lui, sera admis sous la Coupole en 1909. Auguste Vacquerie, poète et journaliste, est l'exécuteur testamentaire de Victor Hugo. Jean Moréas est le fondateur du mouvement symboliste. Léon Deschamps est le fondateur et rédacteur en chef de l'influente revue littéraire La Plume. Défenseur des impressionnistes et chef de file de l'école naturaliste, Émile Zola ne pouvait rester insensible aux malheurs d'un homme tombé dans la misère.
En 1894, Paul Verlaine, pourtant issu d'un milieu aisé, se retrouve sans ressources régulières. Séparé de sa femme Mathilde, qui a obtenu la garde de leur fils Georges en 1874, et ne lui ayant jamais versé la pension alimentaire à laquelle il a été condamné, il lui a remis tout ce que sa mère, morte en 1886, lui avait laissé. Fonctionnaire de la Ville de Paris révoqué en juillet 1871, il n'a pas obtenu sa réintégration après sa condamnation en Belgique pour avoir tiré au pistolet sur Rimbaud. Il a certes des amis qui reconnaissent son talent et il continue d'écrire et de publier. Il donne même plusieurs séries de conférences en Belgique, aux Pays-Bas et en Angleterre en 1893 et 1894. Il est élu « prince des poètes » quelques jours après avoir reçu la première des trois indemnités que lui versera le ministère de l'Instruction publique : le 9 août 1894, les 19 février et 30 septembre 1895.
Mais sa santé est fragile : il fait une vingtaine de séjours dans différents hôpitaux parisiens entre 1886 et 1895, donc certains de près de six mois. Il n'a pas d'adresse fixe, passant d'hôtels en meublés. Il meurt des suites d'une grippe le 8 janvier 1896, « muni des sacrements de l'Église », et est enterré deux jours plus tard au cimetière des Batignolles. L'administration versera 500 francs supplémentaires pour les frais de funérailles pris en charge par son éditeur, Léon Vanier.


Édith Pirio,
Archives nationales

Texte de la notice parue dans Historia, n° 716, août 2006, p. 3.