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L'histoire de la Chancellerie d'Orléans

1703 - 1708 LA CONSTRUCTION 

En 1703, le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV et futur Régent, fait don à son précepteur et favori, l'abbé Guillaume Dubois – qui devint principal ministre sous la Régence –, d'une parcelle en bordure du jardin du Palais-Royal.

L'abbé confie à l'architecte Germain Boffrand, dont il s'agit d'un des premiers chantiers, la construction d'une maison à cet emplacement. Mais, dès 1707, Dubois doit céder la place : le duc d'Orléans a décidé de donner la maison à sa maîtresse, Marie-Louise Le Bel de la Boissière de Séry, dite Mademoiselle de Séry. Germain Boffrand reprend alors la décoration des pièces intérieures : il dresse dans le grand salon de hauts lambris, décorés d'entrelacs dorés, et la peinture du plafond est confiée au peintre Antoine Coypel sur le thème du Triomphe de l'Amour sur les dieux.

J. de La Marcade d'après Germain Boffrand, « Décoration intérieure du sallon de l'hôtel d'Argenson », dans Livre d'architecture, Paris, 1745, pl. XXXIV, © Archives nationales

Triomphe éphémère : en 1710, le Régent renvoie sa maîtresse qui doit quitter l'hôtel. Celui-ci passe alors à Charlotte Bautru, princesse de Montauban, qui y fait quelques aménagements. Après la mort de celle-ci, en 1725, la demeure est donnée au comte d'Argenson, père du marquis de Voyer et fidèle de la maison d'Orléans. Le comte d'Argenson meurt en 1764, l'année où son fils, le marquis de Voyer, demande à son architecte favori, Charles De Wailly, de repenser entièrement le décor de l'hôtel.

< J. de La Marcade d'après Germain Boffrand, « Décoration intérieure du sallon de l'hôtel d'Argenson », dans Livre d'architecture, Paris, 1745, pl. XXXIV, © Archives nationales

1764 - 1772 L'INTERVENTION DE CHARLES DE WAILLY

Personnage aux multiples talents, le marquis de Voyer est un collectionneur passionné et un mécène éclairé : il fait ainsi restaurer par De Wailly son château des Ormes, en Poitou, et commande en 1750 à Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne la construction du château d'Asnières.

Dans son hôtel parisien, il demande à De Wailly de renouveler entièrement l'aménagement dans le goût néo-classique, dont il constitue l'un des premiers exemples. Il s'entoure des meilleurs talents de son temps, notamment du sculpteur du roi Augustin Pajou, auteur des statues drapées à l'antique La Terre et L'Eau décorant les niches du passage cocher, des bas-reliefs ornant la façade côté jardin et de la Bacchante au tambour de basque avec deux enfants placée sur la terrasse.
Pajou contribue également, sous la direction de De Wailly, à la décoration intérieure. Celle-ci est d'une richesse inouïe et mêle boiseries, sculptures, stucs peints et dorés, plafonds peints par les plus grands artistes du moment : Fragonard (dont l'œuvre a disparu), Lagrenée, Durameau, Briard, etc.
À l'intérieur, chacune des pièces conservées – antichambre, chambre, salle à manger, grand salon – est dotée d'un caractère propre.

  • L'antichambre, imitée des palais romains, est aménagée « à l'antique » : ses colonnes engagées sont inspirées de celles de l'Érechthéion Gabriel Briard, Les Travaux d'Hercule, plafond de l'antichambre en cours de restauration, 2014, © Arcanes d'Athènes, qui venaient alors d'être publiées en France ; le plafond, confié au peintre Gabriel Briard, évoque les travaux d'Hercule. Témoin du talent original de son auteur, la console qui orne la pièce fut elle aussi dessinée par l'architecte.
     

< Gabriel Briard, Les Travaux d'Hercule, plafond de l'antichambre en cours de restauration, 2014, © Arcanes
 

 

 

 

 

 

 

  • La salle à manger présente un décor singulier à la composition très minérale qui associe des pilastres en mosaïque d'albâtre imitant l'améthyste, des médJean-Jacques Lagrenée, Hébé servant le nectar à Jupiter, plafond de la salle à manger après restauration, 2014, © Arcanesaillons en faux porphyre, des sphinx et de riches voussures ornées de stucs dorés qui encadrent le plafond de Jean-Jacques Lagrenée sur le thème de Jupiter et Hébé. Six cariatides sculptées par Pajou rythmaient l'ensemble ; elles ont malheureusement disparu avant la Révolution.

< Jean-Jacques Lagrenée, Hébé servant le nectar à Jupiter, plafond de la salle à manger après restauration, 2014, © Arcanes

 

 

 

 

 

 

  • Le grand salon central, à la hauteur de plafond exceptionnelle, est sans conteste le point culminant des aménagements intérieurs Lambris du grand salon en cours de restauration, 2019, © Arcanesde l'hôtel. Ouvrant par trois vastes baies cintrées sur le jardin, cette pièce de réception est ornée d'arcades abritant des miroirs créant un subtil jeu de perspective voulu par l'architecte. Pajou réalise les dessus-de-porte figurant Les Quatre Éléments. Le plafond – datant de l'époque précédente et chef-d'œuvre d'Antoine Coypel – surmonte une riche corniche peinte et dorée ornée de guirlandes de fleurs en ronde-bosse. L'ameublement répond au luxe de la décoration murale, réunissant des bronzes de Gouthière et un mobilier réalisé par le menuisier en siège Mathieu Bauve d'après des dessins de De Wailly, dont quatre fauteuils ont été retrouvés.
     

< Lambris du grand salon en cours de restauration, 2019, © Arcanes

 

  • Le décor de la chambre de la marquise de Voyer, également très riche, allie des putti sculptés par Pajou à des boiseries peintes et dorées alternant avec des niches destinées à recevoir des candélabres. Le plafond, dont le thème, approprié pour une chambre à coucher, est le Lever de l'Aurore, est le chef-d'œuvre de Louis Jean-Jacques Durameau.

DE LA DEMOLITION …

Vendu sous la Révolution, l'hôtel change souvent de propriétaires et d'occupants au cours du XIXe siècle : le facteur de piano Henri Pape, le journal Le Constitutionnel, la baronne Thénard, le fabricant de bronzes d'art Gustave Sandoz... En raison de la qualité de son architecture et de ses décors intérieurs, l'hôtel est classé au titre des Monuments historiques en 1914.

Emmanuel-Louis Mas, La Chancellerie d'Orléans en cours de démolition, 1924, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, MH0072751, © MAP – distr. Rmn-GP Après la Première Guerre mondiale, les modifications de l'urbanisme de ce quartier de Paris et la volonté de la Banque de France, installée depuis le XIXe siècle à l'hôtel de Toulouse tout proche, d'étendre ses bureaux entraînent la disparition de l'hôtel.

L'expropriation, le déclassement puis la démolition du bâtiment ne sont toutefois autorisés qu'à une condition : les salons remarquables de l'hôtel doivent être remontés, à la charge de la Banque de France. Les éléments du décor intérieur (plafonds, boiseries, stucs, parquets, portes et fenêtres) sont donc inventoriés, démontés avec soin, mis en caisses et transportés dans des entrepôts en prévision de sa reconstitution, dans un lieu à déterminer…

< Emmanuel-Louis Mas, La Chancellerie d'Orléans en cours de démolition, 1924, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, MH0072751, © MAP – distr. Rmn-GP

… A LA RENAISSANCE

Il faut un siècle pour y parvenir, après l'échec de multiples projets.

Plafond de la salle à manger en cours de remontage à l'hôtel de Rohan, juin 2021, © Thierry ARDOUIN / OPPIC

< Plafond de la salle à manger en cours de remontage à l'hôtel de Rohan, juin 2021, © Thierry ARDOUIN / OPPIC

L'ouverture des caisses est entreprise en l'an 2000, à l'initiative de Bertrand du Vignaud et grâce à l'argent d'un mécène américain, le World Monuments Fund. L'idée d'un remontage au rez-de-chaussée de l'hôtel de Rohan germe ensuite, justifiée par la disparition des décors d'origine, la contemporanéité des deux bâtiments et la relative similitude des volumes. Plusieurs années sont nécessaires pour que le projet chemine et recueille l'accord de toutes les parties concernées : le World Monuments Fund, la Banque de France et les services du ministère de la Culture. En 2011, une convention permet de lancer enfin les travaux de restauration, menés dans un entrepôt de Seine-Saint-Denis. La Commission nationale des Monuments historiques donne son accord au plan de remontage en 2014, et une exposition de préfiguration a lieu à l'hôtel de Soubise à l'automne 2015. Le chantier est dès lors financé à part égale par la Banque de France et le ministère de la Culture.

Sous la houlette de Paul Barnoud, architecte en chef des monuments historiques et d'un comité scientifique, le chantier réunit les Ateliers de La Chapelle pour les éléments de bois (lambris, portes, fenêtres) et l'atelier Arcanes et ses sous-traitants pour le reste : structures des plafonds, dorures, marbres, staffs, peintures. Son caractère exceptionnel tient à la fois à la richesse et à l'originalité des décors de Charles De Wailly, au jeu de la reconstitution d'un puzzle composé de milliers de pièces, et au défi d'intégrer un décor existant dans un cadre nouveau.

En parallèle, François Jeanneau, architecte en chef chargé du quadrilatère des Archives, intervient sur l'hôtel de Rohan, par la restauration de la façade sur jardin dès 2016, par l'adaptation du rez-de-chaussée – il faut notamment, pour faire loger le grand salon, décaisser le sol de 40 cm et araser ses murs – puis par la mise en œuvre du circuit de visite.