3 questions à Benoît Morant
Publié / modifié le : 05/03/2026
Interview du commissaire de l'exposition "Le testament de Napoléon Ier"« Nous avons choisi de montrer comment Napoléon, bien que captif est gravement malade, se montre toujours opiniâtre lorsqu'il rédige son testament »
Pourquoi le testament de Napoléon est-il exceptionnel ?
Il est exceptionnel parce que son auteur est Napoléon ! Plus sérieusement, ce testament est extraordinaire parce qu’il est celui d’un ex-souverain. Le caractère politique de ce testament recouvre et dépasse très largement celui d’un simple particulier, aussi illustre puisse-t-il être.
En cela, la seule comparaison qui puisse avoir relativement un sens consiste à s’intéresser aux autres testaments de souverains conservés dans l’Armoire de fer des Archives nationales. Mais là encore on s’aperçoit assez vite que les dernières volontés de Napoléon se distinguent.
Matériellement tout d’abord. Il compte 58 pages, contre 20 pages pour le testament de Louis XIV, et 4 pages pour le testament de Louis XVI. La composition de son ensemble testamentaire, un testament et plusieurs codicilles, semble ouvrir la voie à une comparaison avec le testament de Louis XIV. Les conditions de rédaction de ces dernières volontés, écrites en captivité, rappellent plutôt la situation de Louis XVI, enfermé dans la tour du Temple. Au-delà de la forme et du contexte de rédaction, quelques minces rapprochements semblent possibles.
On trouve au sein de ces trois documents une profession de foi catholique, et le souci d’influer sur le sort de leur héritier respectif après leur mort.
Cependant Napoléon n’a pas été un monarque de l’ancien régime. La mise en exergue de cette devise : « Tout pour le peuple français », l’abondance des legs d’objets et d’argent qu’il rédige, ainsi que les intentions qui les accompagnent, sont là pour rappeler qu’il est l’homme d’une nouvelle ère, qui en instituant le code Civil a achevé la Révolution.
À l’occasion des différents bicentenaires commémorant le Consulat et l’Empire, le testament de Napoléon a été plusieurs fois présenté au public. Que reste-t-il donc d’inédit à découvrir concernant ce document ?
Le document original a été présenté pour la première fois au public en 1867, lors de l’ouverture du Musée de l’Histoire de France. Son contenu est connu, et largement diffusé, depuis la Monarchie de Juillet. Initialement publié en 1823, Le Mémorial de Sainte-Hélène inclut depuis les rééditions opérées durant les années 1830 la transcription quasi-intégrale du testament. Aujourd’hui il peut à tout moment être consulté en intégralité sur internet, depuis la Salle de Lecture Virtuelle des Archives nationales.
Néanmoins, si son contenu est largement diffusé et s’il constitue depuis deux siècles une source incontournable pour les biographes de l’Empereur et les historiens de l’Empire, le testament de Napoléon demeure rarement étudié pour lui-même. Les auteurs passent peut-être trop rapidement du 5 mai 1821 au 15 décembre 1840. Autrement dit, du lit de mort sur l’île de Sainte-Hélène au dôme des Invalides, et s’intéressent assez peu aux péripéties d’une succession demeurant ouverte durant près de 40 ans.
Il est vrai que l’on connait avant tout ce voeu de reposer « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai [qu’il] a tant aimé ». On cite parfois la profession de foi qu’il contient pour évoquer le rapport que Napoléon entretenait à Dieu et avec l’Église. On se réfère aussi au testament lorsqu’on évoque l’affaire de l’enlèvement et de l’exécution du Duc d’Enghien, souvent d’ailleurs sans préciser qu’il s’agit d’un ajout après relecture, qui ne constitue pas un nouvel article mais un complément à une critique que Napoléon émet concernant des publications qui, selon lui, ne traduisent pas quelles étaient ses véritables intentions politiques. Et c’est ainsi que certains passages, qui ne manquent pas de soulever quelques interrogations pour qui prend le temps de lire intégralement le testament, demeurent ainsi peu ou mal connus. Y compris après que deux monographies lui ont été consacrées en 1951 et 1975. En s’attardant sur chaque article de l’ensemble testamentaire, leurs auteurs tentent de restituer plus généralement quelles étaient les intentions de Napoléon au moment de sa mort. Mais ces études n’élucident pas tout et mériteraient d’être enfin dépassées.
Heureusement ce travail a été entreprit depuis quelques années par Chantal Prévot, qui est membre de la fondation Napoléon, partenaire de cette exposition.
Justement, quels sont les aspects moins connus que vous avez choisi de mettre en avant pour cette exposition ?
Le format d’exposition « Les Remarquables » étant relativement modeste, nous avons choisi de montrer comment Napoléon, bien que captif et gravement malade, se montre toujours opiniâtre lorsqu’il rédige son testament. Tout en livrant quelques éléments de contexte entourant la rédaction du testament, nous présentons dans une première vitrine les deux premiers codicilles, qui matérialisent le dernier tour joué par Napoléon au gouverneur Hudson Lowe, son geôlier sur l’île de Sainte-Hélène.
Dans une seconde vitrine nous attirons l’attention des visiteurs sur l’importance considérable occupée par le fils de Napoléon sans ses dernières volontés. Nous montrons combien le principe dynastique et la pérennité de ce qu’il a entreprit continuent d’accaparer pleinement son esprit, quelques jours seulement avant sa mort. Pour faire écho à cette espérance, nous présentons une lettre du fils de Napoléon, écrite en français lorsqu’il a seize ans, où il exprime qu’il a bel et bien eu connaissance des dernières volontés de son père.
Enfin dans une troisième partie intitulée « La gloire », nous exposons l’attention particulière portée par Napoléon à un certain entourage militaire. Ce que ne manquera pas d’exploiter Napoléon III le moment venu, et que nous illustrons notamment par la présentation d’un exemplaire de la « médaille de Sainte-Hélène » et du décret instaurant sa création durant le Second Empire.