Interview de Christian Grataloup, géohistorien
Publié / modifié le : 28/09/2026
Sujet – ô combien ! – d’actualité, le géohistorien Christian Grataloup publie un « Atlas historique du climat », cet automne. « Mémoire d’avenir » n°64 a rencontré cet amoureux des cartes et plans. À l’occasion de l’exposition de la carte de France de Cassini, il nous décrypte l’histoire et les dessous de la cartographie.Quand et où a-t-on commencé à cartographier les territoires ?
La tradition des cartes de territoires remonte à l’Antiquité grecque. Elle a explosé au XVIe siècle avec des pratiques souvent locales, comme les cartes de Léonard de Vinci autour de Milan pour répertorier les canaux. Les militaires y ont été associés très tôt, car les cartes étaient liées aux sièges et aux défenses, notamment avec l’arrivée de l’artillerie.
La cartographie véhicule deux types de représentations : d’une part, une vision du monde (la mappemonde) et, d’autre part, une représentation locale, comme le « cadastre de Bedolina » [gravure du 2e millénaire avant notre ère], dans le nord de l’Italie. Ce dernier, gravé sur un rocher poli par les glaciers, montre des routes, des champs, des maisons, des bovins et des humains. Il reflète une mémoire collective d’un territoire maîtrisé, même si l’idée de propriété qu’évoque le cadastre est anachronique. Quant à la carte de Cassini que les Archives nationales exposent, elle s’inscrit dans cette deuxième famille, celle des cartes de territoire.
Ces deux types de cartes coexistent jusqu’à la fin du XVIe siècle, où la question de la projection devient centrale. En effet, représenter la surface sphérique de la Terre sur un plan pose un problème insoluble : toute projection déforme les distances et/ou les formes.
Par exemple, la projection du mathématicien et géographe flamand Mercator (1512-1594) exagère les distances en latitude lorsqu’on s’éloigne de l’équateur [NDLR : cette projection a été conçue pour la navigation maritime]. Cela soulève des enjeux géopolitiques et culturels bien connus de ceux qui travaillent sur la pédagogie par la carte.
On peut donc utiliser les cartes pour déformer, voire instrumentaliser, la réalité ?
La carte véhicule des représentations. Beaucoup de cartographies, comme Mercator, sous-estiment les régions intertropicales en surface. Cela diminue l’Afrique, l’Amérique intertropicale, les régions tropicales d’Asie. Au contraire, ça augmente les régions de hautes latitudes, donc les pays développés du nord.
On comprend qu’en 1979, la Chambre de commerce de Sydney ait demandé au cartographe Stuart McArthur de faire une carte où l’Australie serait au milieu et en haut, à la place de l’Europe. Il a dessiné un planisphère inversé des hémisphères sud et nord, tout en restant une pure projection de Mercator. Le résultat ? Toutes les terres émergées sont en couronne : l’Amérique à droite ; en bas, l’Afrique ; l’Europe, à gauche et l’Australie au centre des terres émergées. En Australie, on le trouve en carte postale, avec la mention que les Australiens en avaient assez d’être en bas ! Cette anecdote raconte notre subjectivité.
Autre exemple, si on choisit de montrer qu’il y a des riches et des pauvres dans le monde, on peut être binaire et faire une carte Nord/Sud. Mais, ça efface les pauvres dans le Nord et les riches dans le Sud… Ce parti pris esquive tout ce qui est intermédiaire, toutes les nuances. Ce caractère dangereux est réel.
Même si je n’ai aucun moyen de le prouver, je ferai volontiers l’hypothèse que le président américain Donald Trump a revendiqué le Groenland parce qu’il avait en tête des cartes Mercator. Avec cette projection, le Groenland – pourtant quatre fois plus petit que l’Australie – apparaît quatre fois plus grand. Une belle prise, quoi !
Atlas historique du climat de Christian Grataloup, Martine Tabeaud et Alexis Matzger. Éd. Tallandier (25 €).
Genèse d’un géohistorien
« Dans les années 1950, mes instituteurs étaient très conscients d’enseigner la Nation française. La dimension territoriale avait une place centrale, à l’école. La carte de France, en général celle du géographe Paul Vidal de La Blache (1845-1918), trônait à côté du tableau », se souvient Christian Grataloup.
« Pour la plupart des gens de ma génération, la géographie est un souvenir scolaire ennuyeux. Moi, dès gamin, je voulais déjà devenir prof d’histoire-géo. Plus tard, j’ai eu le coup de foudre pour les cartes grâce à un professeur de sciences naturelles. Il nous a fait réaliser une coupe géologique des monts d’Or, au nord de Lyon. Tout d’un coup, j’ai découvert la tridimensionnalité à partir de lieux où mes parents nous emmenaient, mes sœurs et moi, le dimanche. Depuis, j’ai toujours collectionné cartes et plans.
Plus tard, j’ai fait trois licences : histoire, géographie et anthropologie. Ce qui m’embêtait, c’était de choisir. À mon sens, se spécialiser, c’est s’enfermer. Je suis resté toute ma vie un généraliste, qui a traversé d’autres sciences humaines et sociales. La géographie m’a procuré cette liberté.
Pour le géohistorien que je suis devenu, associer l’histoire et la géographie, c’est voir la société sous deux angles différents : la dimension temporelle et la dimension spatiale. Tout objet d’étude géographique s’avère aussi social, temporel et culturel. Il comporte une histoire humaine, pas simplement géologique. »