Interview de Rémy Gerbet, directeur de Wikimédia France
Publié / modifié le : 23/06/2026
Cette année, l’encyclopédie en ligne Wikipédia fête ses 25 ans. « Mémoire d’avenir » n°63 a interviewé Rémy Gerbet, directeur général de Wikimédia France, partenaire des Archives nationales. Il expose les enjeux du partage des connaissances, à l’heure où l’IA brouille les cartes de l’information. Il revient aussi sur la manière dont l’encyclopédie généraliste a bâti la fiabilité de ses contenus, avec l’appui d’institutions scientifiques notamment.« Le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre » dira, au XVIIIe siècle, le philosophe et encyclopédiste Denis Diderot. Au XXIe siècle, forte de son modèle collaboratif et gratuit, Wikipédia prône auprès de ses 1,5 milliard de lecteurs quotidiens une « encyclopédie libre que vous pouvez améliorer ».
Cette encyclopédie s’est construite sur plusieurs décennies, avec la contribution d’institutions culturelles et scientifiques comme les Archives nationales notamment. Mais, à l’heure où l’intelligence artificielle redéfinit l’accès à l’information, le mouvement Wikimédia cherche, à travers le monde, à concilier innovation technologique et préservation de son modèle collaboratif.
Comment s’est construite l’encyclopédie Wikipédia, durant ses vingt-cinq ans d’existence ?
Depuis son lancement en 2001, son histoire s’est déroulée en plusieurs phases. Les dix premières années ont été marquées par une construction progressive au gré des initiatives locales et des expérimentations des contributeurs, à travers le monde. C’était une période de légitimation : Wikipédia devait prouver sa crédibilité.
Ensuite est venue une phase de maturation. Le projet d’encyclopédie libre et collaborative s’est structuré. Il s’est imposé comme une référence en matière d’accès à l’information.
C’est vraiment la pandémie de Covid-19 qui a marqué un tournant, en 2020. Confinés chez eux, des millions d’internautes se sont tournés vers Wikipédia pour s’informer. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a même recommandé notre encyclopédie en tant que source fiable sur la pandémie ! Cet épisode a confirmé notre rôle central dans la diffusion d’un savoir accessible et vérifié.
Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle ère, marquée par l’émergence fulgurante de l’intelligence artificielle. Depuis 2023, les outils d’IA générative, comme ChatGPT, accélèrent une révolution technologique. La question se pose : notre modèle collaboratif, fondé sur l’intelligence collective et la transparence, pourra-t-il résister aux bouleversements à venir ?
De votre point de vue, l’IA fait-elle peser une menace sur un savoir libre et accessible à toutes et à tous ?
Le mouvement Wikimédia n’est pas hostile à l’IA. Depuis plusieurs années, nous utilisons des outils basés sur l’intelligence artificielle pour certaines tâches. Cependant, un enjeu majeur concerne la qualité des contenus.
Des contributions générées par IA peuvent être intégrées à Wikipédia, parfois avec de bonnes intentions. Mais leur fiabilité reste problématique. D’ailleurs, la communauté anglophone de Wikipédia bannit totalement les contenus générés par IA. La communauté francophone adopte, elle, une position plus nuancée : elle interdit les contributions générées par IA, mais tolère son utilisation pour des corrections orthographiques ou des mises en page.
Par ailleurs, l’IA risque d’accentuer la fragmentation de l’information. Aujourd’hui, selon le réseau social ou le moteur de recherche que vous utilisez, vous n’obtiendrez pas les mêmes réponses à une même question ! L’IA pourrait aggraver ce phénomène de bulles informationnelles. A contrario, notre encyclopédie Wikipédia défend un espace d’information unifié et accessible à tous, sans algorithmes de recommandation.
Autre défi, celui de la transparence. Wikimédia exige que les modèles d’IA soient transparents sur les données qu’ils utilisent et leur programmation. Ils doivent citer leurs sources pour préserver la traçabilité de l’information. Sans ce lien, toutes les informations finissent par se valoir, vraies ou fausses…
En tant que citoyens numériques, c’est cet aspect qui nous semble le plus inquiétant : si l’on ne sait plus distinguer ce qui est factuel de ce qui est opinion, les frontières se brouillent pour tout le monde.
Face à ce risque, des acteurs culturels et scientifiques, comme les Archives nationales, contribuent à la fiabilité des contenus de l’encyclopédie. Comment fonctionnent ces partenariats ?
Depuis plus de quinze ans, nous travaillons main dans la main avec des institutions comme les Archives nationales. Cette collaboration est gagnante pour tout le monde : Wikipédia bénéficie de l’apport d’experts qui enrichissent ses contenus avec des informations de qualité, tandis que les institutions voient leurs collections mises en valeur et accessibles à un public bien plus large…
Nous formons leurs équipes afin qu’elles contribuent aux projets Wikimédia dans le cadre de leurs missions professionnelles. Cette pratique s’est développée aux Archives nationales : plusieurs de leurs départements alimentent les articles sur Wikipédia, les données sur Wikidata, etc. Nous accompagnons aussi les institutions dans la numérisation de leurs fonds et collections et l’adoption de licences ouvertes, leviers d’une réutilisation large de leurs contenus.
Prenez l’exemple du Centre national d’études spatiales, avec qui nous venons de nouer un partenariat. Le Cnes dispose de données scientifiques inestimables sur la Terre et le climat, mis à disposition sur Wikipédia. Cela permet de lutter contre la désinformation sur le climat grâce au partage d’informations fiables. Ce partenariat scientifique permet aussi de valoriser l’excellence scientifique française.
Quels sont les défis majeurs pour les vingt-cinq prochaines années ?
Wikipédia se trouve, aujourd’hui, à un carrefour. Le modèle collaboratif, fondé sur l’intelligence collective et la transparence, qui a fait notre succès, est désormais contesté, tant par les avancées technologiques que par les tensions géopolitiques et économiques.
Aux États-Unis, notamment, des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk, ouvertement hostiles à Wikipédia, ajoutent une dimension politique à ces défis. La capacité de Wikipédia à s’adapter à ces nouveaux enjeux déterminera sa place dans le paysage informationnel des décennies à venir.
Wikipédia a 25 ans, et nous restons déterminés à préserver ce qui fait notre singularité : un espace où chacun peut contribuer et s’informer en toute confiance. Notre mission reste inchangée : offrir un savoir libre, fiable et accessible à tous !
Des principes communs à tous les projets
Une encyclopédie : tous les sujets n’ont pas leur place sur Wikipédia. Par exemple, les résultats d’une expérience scientifique non validée par la communauté ne sont pas admissibles. « Nous refusons aussi les « travaux inédits », ces recherches non publiées ou non analysées par des tiers. L’idée est de garantir que chaque information soit sourcée, vérifiable et partagée dans un cadre rigoureux », précise Rémy Gerbet, directeur de l’association Wikimédia France.
Une licence libre : les contenus sont accessibles et réutilisables sous une licence ouverte, à condition de citer les auteurs et Wikipédia comme source. Cette licence, fondée sur un engagement moral, est aussi reconnue au plan juridique.
Un point de vue neutre : l’encyclopédie s’efforce de représenter tous les points de vue significatifs sur un sujet. Exemple classique, la page sur les attentats du 11 septembre 2001. « Notre article présente à 90 % la version officielle, qui a été documentée et étudiée. Mais il consacre aussi 10 % aux théories alternatives. L’objectif ? Représenter de manière équitable tous les points de vue significatifs, sans partialité. »
Des règles de savoir-vivre : en tant que communauté, Wikipédia exige de ses contributeurs le respect d’un code de bonne conduite universel. Le harcèlement, les comportements et propos inappropriés y sont strictement interdits.
À savoir
Cette année, la conférence annuelle des contributeurs, la Wikimania, se déroule à Paris, du 21 au 25 juillet 2026. Le thème : « Liberté, Équité, Fiabilité ».