Interview d’Abd Al Malik, cinéaste

Publié / modifié le : 24/03/2026

Le mois de mai 2026 marque les 25 ans de la loi Taubira pour la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité. À cette occasion, Mémoire d’avenir a rencontré Abd Al Malik, réalisateur de Furcy, né libre. Son film relate l’histoire de ce personnage réel, né d’une mère affranchie mais maintenu en esclavage à La Réunion, au XVIIIe siècle. Une histoire dont les archives gardent aussi la trace.

Votre film Furcy, né libre, sorti en janvier 2026 sur les écrans, relate le long combat judiciaire de cette personne pour faire reconnaître ses droits d’homme libre. Il est projeté dans des lycées. C’est au public jeune que vous voulez vous adresser, en particulier ? 

Avec ma licence artistique, je raconte cette histoire dans un état d’esprit de tradition universelle et d’ouverture, d’accueil de l’autre. Mon film s’adresse à tout le monde, les jeunes et les moins jeunes, parce que l’histoire de l’esclavage et des abolitions nous concerne tous, à des degrés divers. [Il prend part] au devoir de mémoire qui est essentiel : se souvenir participe à la dynamique de l’être humain. Ça fait partie de nous.

Les archives conservent les traces et les témoignages de la traite et de l’esclavage. Les archivistes et les historiens étudient ces documents. C’est le rôle de l’artiste de prendre leur relais pour raconter cette histoire au plus grand nombre ?

Le travail des scientifiques est fondamental pour étudier cette histoire et la comprendre. Mais, c’est un travail parfois aride. Il ne pourra avoir un impact réel sur le peuple que s’il est porté par celui de l’artiste, à travers la fiction.

Avec mon film, j’espère vulgariser, rendre « glamour » l’intelligence en incarnant l’histoire du combat de Furcy. Le cinéma montre ce que des êtres de chair et de sang ont subi. La fiction permet de comprendre l’autre parce qu’il y a un partage d’expérience commune ; ça fait écho avec notre propre vie.

Mon film n’est pas un film sur l’esclavage. En réalité, c’est une histoire sur l’abolition de l’esclavage parce qu’on se situe entre les deux abolitions : après le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte et l’abolition définitive de 1848. C’est un moment particulier où les voix des abolitionnistes se font de plus en plus entendre. On est presque dans un changement civilisationnel que je trouvais intéressant de raconter. 

Furcy, né libre mêle ainsi la grande Histoire à la petite histoire : c’est-à-dire ce changement en cours et le combat de Furcy qui se libère de lui-même par son long parcours en justice. 

Votre point de vue de cinéaste s’inscrit dans les valeurs républicaines et de réconciliation. Pourquoi cette approche ? 

Mon film est aussi une lettre d’amour à la France et à l’Europe, aux institutions, aux principes républicains de liberté-égalité-fraternité. Si on a vraiment envie de travailler à faire peuple, à faire France, une bonne fois pour toute, on doit regarder cette histoire collective droit dans les yeux pour déposer nos sacs de douleur et avancer tous ensemble. Raconter le parcours de Furcy donne, à mon sens, une formidable opportunité de réaliser un outil de réconciliation autour de l’histoire de l’esclavage.

Votre implication dépasse la fiction. Elle est aussi pédagogique, culturelle, artistique et même civique. 

Oui, c’est dans ce sens-là que j’ai écrit une lettre à la présidente de l’Assemblée nationale pour demander l’abrogation définitive du Code noir.

Qu’est-ce que le Code noir ? 

Cet édit royal de Louis XIV date de 1685. Il régit la société esclavagiste et la condition des esclaves dans les colonies françaises de la Caraïbe et de l’océan Indien. Ce Code, qui considère les esclaves comme des « meubles », a perduré jusqu’à l’abolition définitive de l’esclavage, en 1848.
Une proposition de loi a été déposée, en septembre 2025, pour demander son abrogation officielle.

Pour étoffer ce dialogue autour de l’histoire de l’esclavage, j’ai travaillé avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage [NDLR : partenaire des Archives nationales] et les éditions Gallimard, afin de proposer des ressources pédagogiques aux enseignants. 

J’ai aussi demandé à des amis rappeurs, de ma génération et de la nouvelle, de voir mon film et d’écrire sur la liberté et la justice. En faisant appel à l’imaginaire, ces poètes d’aujourd’hui apportent une autre possibilité de faire peuple comme d’autres poètes avant eux. Car, finalement, qu’est-ce qu’il y a de commun entre Victor Hugo, Édouard Glissant, Aimé Césaire, Albert Camus, Jean-Paul Sartre ou même, plus loin, François Villon ? 

Ils sont des facettes de l’identité française comme « être-au-monde », avec une vision ouverte, avec cette différence entre une démarche nationaliste et une démarche patriotique. Et, moi, je me considère comme un patriote français dans le sens où toutes les valeurs dont je parle mènent à faire peuple, à faire nation. Voilà mon intention.

Furcy : une vie retracée grâce aux archives

Né libre, mais maintenu en esclavage à La Réunion, Furcy (1786-?) a intenté un procès à son maître. Il a duré de 1817 à 1843 : le 23 décembre, la Cour royale de Paris lui accorde enfin la liberté absolue.

Le 16 mars 2005, des archives concernant cette affaire sont mises aux enchères, à l’hôtel Drouot, à Paris. Acquis par l’État, une centaine de documents, de lettres manuscrites, de comptes rendus d’audience ou de plaidoiries illustrent ce long combat judicaire et témoignent de l’esprit de la société esclavagiste. 

Ces documents sont désormais conservés aux Archives départementales de La Réunion et aux Archives nationales de l’outre-mer. Le rapport du procureur général à la Cour de cassation à La Réunion, Gilbert Boucher, se trouve, quant à lui, aux Archives nationales. 

Première page du tout premier rapport du procureur Gilbert Boucher. Archives nationales BB//30/252

En 1817, Gilbert Boucher, procureur général à la Cour de cassation de Saint-Denis de La Réunion, rédige un rapport très détaillé pour exposer « l’affaire Furcy » au ministre de la Marine et des Colonies. Abolitionniste, il accompagna Furcy dans son difficile combat judiciaire.

Pour aller plus loin

Durant plusieurs années, le journaliste et écrivain Mohammed Aïssaoui a étudié les documents vendus aux enchères, avant d’écrire L’Affaire de l’esclave Furcy (2010 - éd. Gallimard. Disponible en poche Folio).

Crédit photo : Julien Panie

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